Le géant des puces Nvidia pousse des loueurs de serveurs à limiter leurs clients chinois

Nvidia demande à certains loueurs de serveurs de limiter leurs clients chinois. Consigne orale, non obligatoire, elle vise une faille des règles américaines.

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Photo d’illustration : Nvidia headquarters

Photo d’illustration · Kevin McCarthy · CC BY 2.0 · Wikimedia Commons

Nvidia, le géant américain des puces utilisées pour l’intelligence artificielle, a demandé à certains de ses clients de prendre moins d’entreprises chinoises parmi leurs propres clients. Ces clients louent de la puissance de calcul à distance, par internet, à d’autres sociétés. Selon The Information, la consigne n’est pas obligatoire, mais elle montre que la rivalité entre Washington et Pékin passe aussi par les contrats commerciaux.

Une consigne orale, sans caractère obligatoire

Qui décide aujourd’hui de ce qu’une entreprise chinoise peut louer comme puissance de calcul ? Pas seulement les États : un fabricant privé s’en mêle.

Selon The Decoder, qui reprend The Information et trois personnes au fait du dossier, Nvidia a dit à certains fournisseurs de cloud de réduire la part de clients chinois dans leurs affaires. Le cloud, c’est simplement la location de serveurs installés dans des centres de données : on paie pour utiliser des machines sans les acheter. Parmi les destinataires figurent des « neoclouds » soutenus par Nvidia, c’est-à-dire de jeunes sociétés spécialisées dans la location de puissance pour l’IA.

Le message vise une clientèle plus variée. Il n’est pas obligatoire et ne concerne que les contrats à venir, pas ceux déjà signés. Selon le Financial Times, cité par The Decoder, il a été transmis oralement, par les commerciaux et les équipes régionales de Nvidia. Nvidia leur demande aussi d’indiquer qui utilise réellement les puces. Aucun document écrit n’est évoqué dans la source.

Une faille dans les règles américaines

Pourquoi viser la location plutôt que la vente ? Parce que les règles américaines laissent là un passage.

Les États-Unis limitent l’exportation des puces avancées vers la Chine. Ces règles encadrent l’envoi du matériel, mais, selon The Decoder, elles ne couvrent généralement pas l’accès à distance via des services de cloud. Une entreprise chinoise peut donc louer de la capacité dans un centre de données à l’étranger et utiliser des puces Nvidia de pointe sans jamais les importer. C’est un peu comme utiliser une machine à distance, sans la faire entrer dans le pays.

La source indique que les autorités américaines s’intéressaient déjà à ces accès, après des accusations visant Moonshot AI, le développeur de l’assistant Kimi. L’article ne détaille pas ces accusations, et il n’est pas établi ici qu’elles soient fondées.

En clair : la loi encadre la livraison de puces, pas leur usage à distance. La consigne de Nvidia chercherait à combler ce vide par la voie commerciale.

Le levier de Nvidia

Cette consigne tient à la place de Nvidia dans le secteur. Nvidia est l’un des principaux fournisseurs de puces pour l’IA, un constat de contexte général qui ne vient pas des sources, et les fournisseurs de cloud ont besoin de les commander et de les obtenir. L’entreprise a donc une influence sur eux, d’autant plus pour les neoclouds qu’elle soutient.

Ce levier est une analyse, pas un fait rapporté par la source : The Decoder ne dit pas que Nvidia menace de réduire ses livraisons. L’article précise au contraire que la demande n’est pas contraignante. On ignore donc dans quelle mesure elle sera suivie, et si elle a été coordonnée avec le gouvernement américain. La source n’en dit rien.

La question de fond reste ouverte : lorsqu’un fournisseur privé trie les clients de ses clients, agit-il en relais de la politique américaine, ou défend-il ses propres intérêts ? Les sources ne tranchent pas.

L’autre face du conflit : Huawei et la mémoire

La contrainte pèse aussi côté chinois. Selon un autre article de The Decoder, lui aussi fondé sur The Information, le géant chinois Huawei peinerait à obtenir la mémoire nécessaire à ses puces d’IA.

Il s’agit de la HBM, une mémoire très rapide placée à côté du processeur pour qu’il reçoive ses données sans attendre. Huawei prévoit de lancer au début de l’an prochain l’Ascend 960DT, qui, selon Huawei, doublerait les performances de ses puces actuelles. Mais ses fournisseurs chinois ne produiraient pas assez de HBM, et les règles américaines bloquent les achats directs auprès des Sud-Coréens Samsung et SK Hynix, qui contrôlent plus de 80 % du marché mondial.

Toujours selon ces informations, Huawei demanderait à certains clients de trouver eux-mêmes cette mémoire, ce qui les pousserait vers un marché parallèle. D’après The Decoder, des réseaux de contrebande associeraient la mémoire à des processeurs bas de gamme, assez peu performants pour passer sous le seuil des règles d’exportation, puis les feraient entrer en Chine via Hong Kong. Des ateliers sépareraient ensuite les composants. Un courtier de Shenzhen cité par la source affirme que le prix d’une unité de cette mémoire, dans sa version récente, est passé de quelques centaines de dollars à environ 4 000 dollars en un an. Comme une puce en demande six à huit, la mémoire seule pourrait coûter jusqu’à 32 000 dollars.

Selon The Decoder, les douanes sud-coréennes avaient relevé, jusqu’en mai, 560 millions de dollars d’infractions commerciales, soit déjà plus que le précédent record sur une année entière. Un tiers de ce total concernait des produits stratégiques comme des puces. Ces éléments sont rapportés par les médias cités ; Huawei n’y est pas accusée directement de contrebande.

En clair : d’un côté, Nvidia tente de limiter l’accès à ses puces par la location ; de l’autre, la Chine manque de mémoire et un circuit parallèle se développe.

Et l’Europe dans tout cela ?

Les sources ne parlent pas de l’Europe, mais la question se pose pour les entreprises du continent qui louent de la puissance de calcul. Beaucoup passent sans doute par des fournisseurs ou des puces américains, ce qui pose la question de leur marge de manœuvre : si un fabricant peut influencer les clients de ses clients, un acheteur européen dépend de règles qu’il ne fixe pas. Il s’agit ici d’une hypothèse, que les sources ne documentent pas.

Deux points sont à surveiller, à titre d’analyse. Le premier : la demande, évoquée par la source, de communiquer l’identité de l’utilisateur final des puces, qui pourrait s’étendre à d’autres clients, européens compris. Le second : le caractère volontaire de la consigne, qui pourrait changer si elle était reprise dans une règle officielle. Rien dans les sources n’indique que ce soit prévu.

Pour un dirigeant de PME ou une administration, la question est simple à poser à son fournisseur : qui peut accéder à la capacité louée, selon quelles conditions, et ces conditions peuvent-elles changer en cours de contrat ?

Sources

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