Physical Intelligence : 20 milliards de dollars sans aucun revenu
La start-up américaine Physical Intelligence viserait 20 milliards de dollars de valorisation sans revenus. Pari technologique ou bulle de l’IA incarnée ?
Vingt milliards de dollars pour une entreprise qui ne vend encore rien : c’est le montant que viserait Physical Intelligence, une jeune pousse américaine de robotique que ses investisseurs voient comme « l’OpenAI du cerveau incarné ». Le média chinois 量子位 (QbitAI) y voit soit un pari sur le prochain grand récit après les modèles de langage, soit les symptômes d’une bulle. Les faits permettent de poser la question, pas d’y répondre.
Ce que rapporte 量子位
Selon 量子位, qui cite une information de Bloomberg, Physical Intelligence (PI) est en discussion pour lever au moins 1 milliard de dollars. La valorisation après opération atteindrait environ 20 milliards de dollars. Ce sont des négociations : rien n’indique, dans l’article, que la transaction soit signée.
D’après Bloomberg, toujours via 量子位, deux investisseurs déjà au capital, Avenir et Lux Capital, envisagent de mener le tour. La trajectoire est rapide. En novembre de l’an dernier, PI avait levé 600 millions de dollars à 5,6 milliards de valorisation. Plus tôt cette année, elle était à 11,5 milliards. Entre novembre et aujourd’hui, la valeur affichée serait multipliée par environ 3,6.
Le point qui fait réagir : PI n’a, toujours selon 量子位, aucun revenu commercial et aucun robot fabriqué par elle. Un cofondateur a indiqué cette année que l’essentiel des dépenses part dans la puissance de calcul, et que la société ne promet aucun calendrier de commercialisation à ses investisseurs.
Une équipe de chercheurs plutôt qu’un produit
PI a été fondée en 2024 à San Francisco. Ce qu’elle met en avant, ce sont des personnes. 量子位 présente quatre cofondateurs :
- Karol Hausman, directeur général, longtemps chercheur chez Google et Google DeepMind, également professeur à temps partiel à Stanford ;
- Sergey Levine, professeur à l’université de Californie à Berkeley, spécialiste de l’apprentissage des robots et de l’apprentissage par renforcement ;
- Chelsea Finn, professeure assistante à Stanford, ancienne doctorante de Levine ;
- Lachy Groom, ancien salarié des débuts de Stripe devenu investisseur providentiel, au portefeuille duquel 量子位 cite Figma, Notion et Ramp.
L’entreprise a aussi recruté d’anciens cadres de Stripe et des chercheurs de DeepMind. Ce mélange, des chercheurs de premier plan d’un côté, un savoir-faire de financement de start-up de l’autre, explique l’attention qu’elle suscite. Selon 量子位, les investisseurs la surnomment « l’OpenAI du cerveau incarné ». Sergey Levine a lui-même décrit l’ambition de PI, lors d’un entretien, comme un « ChatGPT des robots ».
Ce que les investisseurs achètent vraiment
La liste des soutiens cités par 量子位 est longue : Avenir, Lux Capital, CapitalG (filiale d’Alphabet), Thrive Capital, Sequoia et Jeff Bezos, qui a investi à titre personnel. Leur présence signale que des acteurs aguerris prennent le sujet au sérieux. Elle ne prouve pas que la technologie tiendra ses promesses : un nom prestigieux au tour de table n’est pas un chiffre d’affaires.
Que paient-ils, alors ? Selon 量子位, un ticket d’entrée dans les modèles de fondation du monde physique. PI ne construit pas de robots. Elle développe un logiciel censé fonctionner sur le matériel de tiers. L’idée : aujourd’hui, chaque robot demande son propre code de contrôle, et changer de machine oblige à tout réécrire.
Sa méthode repose sur des modèles dits « vision-langage-action » (VLA). Ils prolongent un modèle qui comprend images et texte en lui ajoutant la capacité de produire des gestes. Le robot observe par caméra, identifie les objets et la tâche, puis le modèle génère les mouvements de l’articulation et de la pince. PI a enchaîné les versions : π0, π0.5, puis π0.7 cette année.
Une démonstration est citée. Un robot à deux bras, jamais entraîné spécifiquement à plier du linge, y est parvenu en réutilisant des acquis d’autres robots aux bras pourtant différents. Le modèle saurait aussi, sur consigne orale, manipuler des appareils de cuisine qu’il n’avait pas appris. Il s’agit de résultats présentés par PI et relayés par 量子位, pas d’une évaluation indépendante.
Ce mois-ci, PI a lancé en bêta une API de modèles de base pour robots, qui propose à des développeurs externes d’affiner et d’exécuter ses modèles. Pour 量子位, c’est le passage d’une démonstration de laboratoire à un écosystème. C’est aussi, éventuellement, la première source de revenus à surveiller.
Bulle ou pari : les repères du marché
Le parallèle avec les labos de modèles de langage est tentant : des sommes colossales avancées avant la preuve économique. 量子位 formule d’ailleurs la question sans détour : ces investisseurs réputés pour leur flair ont-ils tous perdu la tête ? Le média propose une lecture : après le texte et le code, l’industrie cherche le prochain support capable d’absorber des capitaux de très grande taille, et le monde physique en serait un.
Les comparaisons citées montrent un marché très valorisé, mais pas homogène :
- Skild AI, autre « cerveau » générique pour robots, valorisé 14 milliards en janvier, a annoncé en septembre un revenu récurrent annualisé supérieur à 100 millions de dollars ;
- Figure AI serait montée à 39 milliards de dollars ;
- Meta, Apple, DeepMind, Tesla et OpenAI sont décrits comme très actifs sur le terrain.
Skild AI sert de contrepoint : à valorisation proche, elle affiche déjà un début de revenus. PI, elle, valorise une avance technique non encore monétisée. Aucun élément de l’article ne permet de dire laquelle des deux approches sera la bonne. Et, selon 量子位, PI évite l’industrie lourde : pas d’usines, pas de robots à fabriquer. Cela limite certains risques. Cela suppose aussi que l’intelligence logicielle puisse devenir un service indépendant du matériel, hypothèse non démontrée à grande échelle.
Le monde physique ne pardonne pas
L’article insiste sur une différence de fond avec les modèles de langage. Un code erroné se relit, se corrige, se relance. Un bras robotique qui se trompe d’une distance ou d’une force peut casser une assiette, abîmer un équipement ou provoquer un accident du travail.
PI semble le reconnaître. Au lancement de sa bêta, elle a averti, selon 量子位, que les applications robotiques en conditions réelles sont difficiles. Chaque domaine, comme la construction, la chirurgie robotisée ou la logistique d’entrepôt, demanderait les ressources d’une entreprise entière. Cet avertissement tempère le discours d’un modèle universel qui s’adapterait à tout.
Et pour les entreprises et salariés francophones ?
L’article de 量子位 ne dit rien de précis sur l’Europe ni sur les francophones. Il vaut donc mieux s’en tenir à ce qu’on peut observer. À court terme, PI n’a pas de produit à acheter ; l’API en bêta s’adresse à des développeurs, pas à des PME. L’effet immédiat, s’il y en a un, passera plutôt par les fabricants de robots et les intégrateurs qui pourraient un jour s’appuyer sur ce type de modèle, plutôt que de tout développer en interne.
Trois repères à suivre : la conclusion (ou non) du tour de table à 20 milliards, l’usage réel de l’API par des développeurs tiers, et l’apparition d’un premier chiffre d’affaires. La vraie question reste ouverte : l’intelligence des robots peut-elle devenir un logiciel que l’on réutilise d’une machine à l’autre, ou chaque métier exigera-t-il, comme PI le reconnaît elle-même, sa propre entreprise ?
Sources
Pour aller plus loin Dossier : La bulle de l’IA