Course à l’IA : seul Microsoft finance ses investissements avec sa caisse
Alphabet, Amazon et Meta financent leur course à l’IA par l’emprunt ou la Bourse, Microsoft avec sa trésorerie. Que dit cet écart du risque de bulle ?
Quatre géants américains dépensent des sommes colossales pour construire l’infrastructure de l’intelligence artificielle. Au troisième trimestre 2026, un seul d’entre eux a couvert ces dépenses avec l’argent que son activité a rapporté : Microsoft. Alphabet, Amazon et Meta ont dû puiser ailleurs, ou sont passés dans le rouge, selon les chiffres compilés par ActuIA.
Le « flux de trésorerie disponible », ou le reste à vivre
Ce qui est en jeu : savoir si ces entreprises financent leur avenir avec leurs propres moyens ou avec ceux des autres. Le « flux de trésorerie disponible » répond à cette question. C’est l’argent qui reste une fois payés le fonctionnement de l’entreprise et ses investissements, un peu comme le reste à vivre d’un ménage après les factures et les remboursements de crédit.
Si ce reste est positif, l’entreprise finance ses serveurs avec ce qu’elle gagne. S’il est négatif, elle doit trouver l’argent ailleurs : vendre de nouvelles actions (donc des parts de son capital), émettre des obligations (c’est-à-dire emprunter sur les marchés financiers) ou piocher dans ses réserves.
En clair : un flux négatif n’est pas une faillite annoncée. C’est le signe que la dépense dépasse, pour l’instant, ce que l’activité rapporte.
Microsoft, seul dans le vert
Pour le trimestre clos le 30 septembre, Microsoft affiche 58 milliards de dollars encaissés par son exploitation. Les achats d’équipements en ont coûté 39,4 milliards. Il reste 18,6 milliards de flux de trésorerie disponible. Sa directrice financière, Amy Hood, prévoit un flux positif sur l’ensemble de l’exercice.
Ce contraste a une limite, que la dirigeante a elle-même laissée voir à un analyste le 28 octobre : « Il existe une forme de financement qui s’appelle la location, et nous nous en servons comme d’un véhicule. » Les 45,2 milliards d’investissements affichés par Microsoft comprennent 7,4 milliards de locations-financements, des baux qui s’apparentent à un achat payé à crédit. Les locations simples, elles, n’y figurent pas. Amy Hood avait annoncé en juillet qu’une part croissante des baux de ses futurs centres de données passerait sous ce régime.
Même en comptant ces locations-financements, Microsoft reste au-dessus de la ligne : il lui reste 12,8 milliards. Le groupe n’a « pas encore » emprunté sur le marché obligataire, dit Amy Hood, et fera appel à « des sources de financement supplémentaires » quand il le jugera intéressant. Le « seul à payer avec sa caisse » est donc exact, mais il vaut pour ce trimestre et pour ce périmètre de chiffres.
Alphabet, Amazon, Meta : actions, dettes, flux négatif
Les trois autres géants font un autre choix, ou n’ont pas le choix.
Alphabet (la maison mère de Google) a encaissé 42,3 milliards de dollars par son exploitation, mais ses investissements en ont absorbé 51,4. Son flux ressort à moins 9,1 milliards, après moins 5,9 milliards au deuxième trimestre. Sur douze mois, il reste tout de même positif, à 19,7 milliards. Le groupe a levé 49,6 milliards en actions en juin, notamment pour étendre son infrastructure d’IA. Il a cessé de racheter ses propres titres : 11,5 milliards entre juillet et septembre 2025, rien sur la même période de 2026. Il emprunte aussi : 20,3 milliards d’obligations au deuxième trimestre, 28,7 au troisième. Sa dette à long terme est passée de 46,5 milliards fin 2025 à 125,1 milliards fin septembre.
Amazon a encaissé 42,4 milliards de dollars, pour 77,3 milliards d’achats d’équipements. Une fois déduits 1,4 milliard de cessions et d’aides, il manque environ 33,5 milliards, un calcul d’ActuIA. Le groupe a levé 48,1 milliards de dette à long terme au trimestre. Cette dette atteint 173,1 milliards, contre 65,6 milliards fin 2025. Amazon maintient une prévision d’environ 220 milliards d’investissements en 2026.
Meta a publié dès le 21 octobre un flux négatif de 2,1 milliards, contre 10,6 milliards positifs un an plus tôt. Le groupe n’a rien emprunté au trimestre, mais sa dette à long terme a gagné 22 milliards depuis décembre, après 24,9 milliards empruntés au premier semestre. Sa prévision d’investissements 2026 est resserrée entre 135 et 145 milliards.
En clair : trois des quatre groupes compensent l’écart par de nouvelles actions ou par de la dette, et la dette d’Alphabet comme celle d’Amazon a plus que doublé en neuf mois.
Pas de fournisseur à court d’argent, mais une question de bulle
Ces chiffres ne décrivent pas des entreprises fragiles. Alphabet a terminé septembre avec 265,1 milliards de dollars de trésorerie et de placements, Amazon avec 114,2 milliards. Alphabet maintient sa prévision 2026 entre 195 et 205 milliards d’investissements. D’après une transcription publiée par The Singju Post et citée par ActuIA, sa directrice financière, Anat Ashkenazi, a déclaré : « Nous prévoyons toujours une hausse significative de nos investissements en 2027. »
La demande semble réelle. Microsoft affiche 677 milliards de dollars de contrats commerciaux restant à exécuter, tous services confondus, en hausse de 73 % sur un an. Amy Hood affirme que « la demande des clients continue de dépasser l’offre disponible ». Le groupe a même réduit sa prévision d’investissements pour l’année civile, à environ 170 milliards contre 175 en juillet, parce que « certaines livraisons de capacités tierces attendues au premier trimestre ont été retardées ». Selon le Wall Street Journal, qui a lu le projet de prospectus d’Anthropic, AWS (le cloud d’Amazon), Google et Microsoft ont fourni à l’éditeur de Claude moins de capacité qu’il n’en demandait.
Les deux lectures restent donc ouvertes, et les sources ne tranchent pas.
- Investissement rentable à terme : les clients réclament plus de calcul qu’on ne peut en livrer, et Microsoft dit bénéficier d’un revenu par jeton plus élevé (un jeton, c’est à peu près un demi-mot traité par une IA), avec des prix « plus élevés que prévu ».
- Signe de bulle : les dépenses montent plus vite que la trésorerie, les rachats d’actions s’arrêtent et la dette s’alourdit. Si la demande ralentissait, ces engagements resteraient à payer.
La question que le lecteur peut se poser : combien de trimestres ce schéma peut-il durer avant que les marchés ne demandent des comptes ?
Ce que cela change pour une entreprise cliente en Europe
Les sources ne parlent pas des clients européens. Mais le sujet les concerne : beaucoup d’entreprises, de PME et d’administrations louent leur puissance de calcul et leurs modèles d’IA à ces quatre fournisseurs. Leur santé financière n’est pas identique, et leur façon de financer la croissance non plus.
Trois points à observer, sans présumer de la suite :
- Les capacités : si même Anthropic reçoit moins de calcul qu’il n’en demande, un client plus modeste peut-il compter sur les volumes promis ?
- Les prix : Microsoft n’annonce aucune hausse de tarif du cloud, mais évoque des prix par jeton plus élevés que prévu. À surveiller sur les prochaines factures.
- La dépendance : quand un fournisseur emprunte beaucoup pour construire, ses choix de financement, de location ou d’investissement deviennent aussi ceux de ses clients.
Prochains repères : Microsoft prévoit plus de 50 milliards de dollars d’investissements entre octobre et décembre. Alphabet doit détailler 2027 avec ses résultats du quatrième trimestre. Ces deux rendez-vous diront si l’écart se creuse ou se referme.
Sources
Pour aller plus loin Dossier : La bulle de l’IA