Anthropic en Bourse : sept cofondateurs garderaient 50,1 % des droits de vote
Anthropic s’introduit en Bourse avec des pertes record, mais sept cofondateurs gardent le contrôle. Que change ce prospectus pour ceux qui utilisent Claude ?
Anthropic, l’éditeur de Claude, vient de déposer publiquement son dossier d’introduction en Bourse au Nasdaq, sous le code « ANT ». Selon le média chinois QbitAI, qui détaille le prospectus, l’entreprise cumule une croissance fulgurante et des pertes comptables record. Et sept cofondateurs gardent la main sur les décisions clés : que pèse votre avis d’utilisateur européen face à cela ?
Une introduction en Bourse hors norme, d’après QbitAI
Tous les chiffres de cet article viennent de QbitAI, qui s’appuie sur le prospectus et sur des versions précédemment divulguées. Nous ne les avons pas vérifiés dans le document officiel. Une précision : le titre de QbitAI parle de 335 pages, mais le corps du texte évoque un document S-1 de 261 pages. Le média ne lève pas cette différence.
Selon QbitAI, Anthropic aurait déposé une première version confidentielle le 1er juin 2026. Le dépôt public ouvre la voie à une série de présentations aux investisseurs, au plus tôt dans la deuxième semaine de novembre. Le média cite aussi Bloomberg, d’après qui l’opération serait bouclée à la mi-novembre.
L’ambition affichée est massive. D’après les versions antérieures du prospectus, rapportées par QbitAI, Anthropic viserait jusqu’à 100 milliards de dollars de levée pour une valorisation d’environ 2 000 milliards. Ce serait plus que la valorisation de SpaceX lors de son entrée en Bourse en juin (1 770 milliards, selon QbitAI). Mais le prix n’est pas fixé. Le média note que certains investisseurs ont déjà ramené leurs attentes à environ 1 500 milliards, car le secteur de l’IA est sous pression.
Le contexte compte aussi. QbitAI rapporte qu’OpenAI aurait reporté son projet de cotation à 2027, et que plusieurs introductions de sociétés d’infrastructures d’IA ont été retardées ou retirées. Anthropic serait donc le seul gros dossier tech de l’automne.
Croissance record, pertes record : comment lire le paradoxe
Côté revenus, les chiffres rapportés sont spectaculaires. Au premier semestre 2026, Anthropic aurait enregistré 16,29 milliards de dollars de chiffre d’affaires, contre 1,16 milliard un an plus tôt. Le troisième trimestre atteindrait 16,8 milliards, en hausse de 45 % sur le trimestre précédent. Selon QbitAI, l’entreprise aurait même annoncé, lors d’une journée investisseurs mi-octobre, être rentable sur une base « ajustée ».
Côté pertes, le contraste est brutal : 80,75 milliards de dollars de perte nette au premier semestre, après environ 41,97 milliards sur toute l’année 2025. Mais QbitAI insiste sur un point : environ 72,4 milliards de cette perte proviennent de la variation de valeur comptable d’instruments de financement, comme des obligations convertibles. Quand la valorisation monte, ces instruments « coûtent » plus cher sur le papier. Ce ne sont donc pas 80 milliards de trésorerie brûlés en six mois.
Le média rappelle toutefois que le calcul, la recherche et les salaires restent de vraies dépenses. Alors, bulle ou pari légitime ? Les éléments rapportés ne permettent pas de trancher.
Ce qui plaide pour le pari : QbitAI indique qu’environ 80 % des revenus du semestre viennent de la facturation à l’usage (API notamment), et que le nombre de clients dépensant plus de 100 000 dollars par an serait passé de 950 à plus de 11 900 en un an. Ce qui invite à la prudence : le même média rapporte que 47 % des ventes passent par les places de marché d’Amazon et de Google. Anthropic comptabilise ces ventes en montant brut et inscrit la commission de 16 % en frais de vente. Toujours selon QbitAI, OpenAI aurait reproché en privé à ce mode de calcul de gonfler les revenus. C’est une accusation rapportée, pas un fait établi.
Sept fondateurs au volant : ce que dit la structure de contrôle
C’est le point qui concerne le plus directement les futurs actionnaires. Selon QbitAI, sept cofondateurs détiennent une action spéciale, dite « Class F ». Elle leur donnerait 50,1 % des droits de vote sur les sujets clés. Le média n’en détaille pas la liste exacte.
Concrètement, un actionnaire ordinaire, même avec un gros chèque, pourrait être mis en minorité sur ces sujets. Le schéma n’est pas inédit dans la tech américaine, mais il prend une autre dimension quand l’entreprise vise 100 milliards de dollars de levée.
QbitAI décrit deux autres verrous :
- Le statut de société d’intérêt public (PBC). Il permet légalement de faire passer « l’intérêt à long terme de l’humanité » avant celui des actionnaires. Selon le média, 5 % du capital serait aussi versé à un fonds d’intérêt public.
- Un « trust d’intérêt à long terme ». Sur un conseil de sept membres, il désignerait quatre sièges, donc la majorité. QbitAI cite parmi ses figures un ancien président de la Réserve fédérale, Ben Bernanke, ainsi que des experts en sécurité nationale.
La conclusion de QbitAI est nette : la direction et les freins resteraient aux mains des fondateurs et du trust. Reste à savoir si ces garde-fous protègent vraiment les utilisateurs, ou seulement le pouvoir de ceux qui les ont écrits. Les deux lectures sont défendables.
Des dépendances qui comptent aussi pour les clients
Le prospectus décrit, selon QbitAI, des engagements d’achat de puissance de calcul considérables. Une version divulguée parlait d’environ 518 milliards de dollars sur dix ans. En additionnant les principaux contrats de la version publique, le média arrive à plus de 650 milliards. Parmi eux : au moins 114,5 milliards avec Google, au moins 110 milliards avec Amazon, au moins 44,9 milliards avec Microsoft, et jusqu’à 120,5 milliards avec SpaceXAI.
Selon QbitAI, environ 80 % de ces engagements seraient de type « take-or-pay » : on paie même si l’on n’utilise pas. Le média cite aussi une phrase du prospectus, d’après laquelle Anthropic devrait combler l’écart auprès de Google et d’Amazon en cas de dépenses insuffisantes.
Autre tension relevée : Google, Amazon et Microsoft seraient à la fois actionnaires, fournisseurs de calcul, canaux de vente et concurrents directs sur les modèles. Anthropic reconnaîtrait lui-même que cette proximité peut jouer sur ses prix et sa marge de manœuvre.
Pour un client francophone, la question se pose sans détour. Un outil dont le fournisseur dépend lourdement de trois grands partenaires, qui sont aussi ses rivaux, peut-il garantir ses prix, ses conditions et sa disponibilité sur plusieurs années ? Le prospectus ne répond pas pour vous. Il consacre 94 pages aux facteurs de risque, contre 64 pages à l’activité, selon QbitAI.
Ce que peut faire une PME ou un indépendant
Rien dans ce dossier ne dit que Claude va disparaître ou changer demain. Mais il montre qu’un outil devenu central dans le travail quotidien dépend de décisions financières et de gouvernance prises loin de chez nous. QbitAI ne mentionne aucun acteur européen parmi les personnes citées dans ces organes de contrôle.
Quelques réflexes simples :
- Ne pas dépendre d’un seul fournisseur. Testez au moins un second outil sur vos tâches réelles : rédaction, tri de courriels, analyse de documents.
- Garder ses données et ses consignes portables. Vos textes de consignes, vos modèles de documents et vos exemples doivent pouvoir passer d’un outil à l’autre.
- Comparer sur vos cas d’usage, pas sur la réputation. Qualité, coût à l’usage, confidentialité et conditions contractuelles méritent un tableau de comparaison.
- Relire les conditions de service à chaque évolution tarifaire. Un changement de modèle économique se lit d’abord dans le prix.
Le lecteur jugera. Pari audacieux sur un marché en pleine expansion, ou fragilité dissimulée derrière de beaux chiffres de croissance ? Dans les deux cas, la question pratique reste la même : savez-vous travailler sans dépendre d’un seul outil ?
Sources
Pour aller plus loin Dossier : La bulle de l’IADossier : IA, emploi et formation