Lunettes connectées : des associations veulent aller au-delà du RGPD

Les lunettes connectées filment sans prévenir. Des associations de consommateurs demandent à Bruxelles d’examiner leur conformité au RGPD : la loi suffit-elle ?

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Silhouette portant des lunettes dont un petit voyant est masqué par un morceau de ruban adhésif, devant une foule floue

Une paire de lunettes qui ressemble à n’importe quelle autre peut filmer la personne en face de vous, sans que celle-ci s’en doute. Alors que ces appareils, souvent dotés d’un assistant d’intelligence artificielle, se vendent de plus en plus, les associations européennes de consommateurs demandent à Bruxelles de vérifier si le RGPD, la loi européenne sur les données personnelles, tient face à cette technologie.

Des lunettes banales, des enregistrements discrets

Ce qui est en jeu : n’importe qui peut devenir, sans le savoir, le sujet d’une vidéo mise en ligne.

Le marché grandit vite. Entre les Ray-Ban de Meta et les modèles chinois de Xiaomi et d’Alibaba, les ventes de lunettes connectées ont progressé de 263 % au premier semestre, selon Counterpoint Research cité par ZDNet France. Autrement dit, elles se sont vendues environ 3,6 fois plus qu’auparavant, mais la période de comparaison n’est pas précisée. Le média ajoute que ces lunettes augmentées par l’IA devraient être un cadeau phare des fêtes de fin d’année.

Les premiers abus sont déjà documentés. En France, le 3018, numéro dédié aux victimes de cyberharcèlement, a reçu depuis le début de l’année une vingtaine de signalements. Il s’agit de jeunes filles ou de femmes filmées à leur insu dans l’espace public et placées volontairement dans une situation embarrassante. L’association e-enfance explique que la séquence est ensuite publiée sur les réseaux sociaux, principalement TikTok, sous forme de « prank » (une farce filmée) ou de micro-trottoir, pour générer de l’audience. Cette diffusion peut déclencher une seconde vague de violences : moqueries, insultes, menaces, cyberharcèlement.

Vingt signalements, c’est peu à l’échelle d’un pays, et ZDNet ne dit pas combien de personnes sont filmées sans que rien ne remonte. Mais le mécanisme est décrit : filmer, publier, laisser l’audience faire le reste.

Un voyant lumineux qu’on peut masquer

Ces lunettes ont une protection prévue : un voyant lumineux (une LED) qui s’allume pendant l’enregistrement. ZDNet juge ces dispositifs de sécurité « largement insuffisants ». Des caches, vendus sur toutes les plateformes d’e-commerce, permettent d’occulter le voyant. Un autocollant ou un bout de scotch suffisent aussi.

L’histoire a déjà donné un avertissement. Il y a plus de dix ans, Google a arrêté la commercialisation de ses Google Glass, entre autres à cause du rejet social qu’elles suscitaient. Elles avaient été rebaptisées « Glasseholes », un surnom moqueur, et se sont retrouvées interdites dans de nombreux lieux publics : bars, cinémas, magasins.

La différence, souligne ZDNet, tient à l’apparence. Les Google Glass se repéraient de loin. Les modèles actuels ressemblent à des lunettes ordinaires, ce qui complique leur identification. En clair : l’interdiction à l’entrée d’un cinéma ne marche que si l’on peut distinguer l’appareil d’une monture classique.

Ce que demande le BEUC, ce que fait la Cnil

Le BEUC, qui regroupe des associations de protection des consommateurs, a adressé une lettre à la Commission européenne. Il y voit une menace importante pour le droit fondamental à la vie privée. Selon lui, les enregistrements clandestins peuvent « révéler des données sensibles concernant la santé, les convictions ou les opinions politiques d’une personne ». Ils peuvent aussi être publiés en ligne en quelques secondes, voire servir à entraîner des modèles d’IA. Les personnes les plus vulnérables, femmes et enfants en tête, sont les plus exposées.

Le BEUC redoute en outre que des risques nouveaux apparaissent vite avec la reconnaissance faciale, c’est-à-dire la capacité d’identifier quelqu’un à partir de son visage. Il évoque un risque de « profilage racial » et, à terme, de surveillance généralisée de l’espace public. Cette crainte porte sur l’avenir : la source ne dit pas que ces lunettes identifient déjà les passants.

La fédération demande à la Commission et au Comité européen de la protection des données, l’organe qui réunit les autorités nationales de protection des données, d’examiner ces risques en priorité. Elle veut aussi qu’ils enquêtent d’urgence sur la conformité des lunettes au RGPD. Elle évoque deux pistes : des règles plus strictes sur la responsabilité des fabricants, et une interdiction des lunettes dotées de caméras dans certains lieux publics. Son principe : les fabricants doivent intégrer la protection de la vie privée « dès la conception et par défaut ». Les consommateurs pourraient alors utiliser ces lunettes légalement, sans léser les droits des tiers.

En France, la Cnil, l’autorité chargée de veiller aux données personnelles, a lancé cette année des travaux sur la conformité de ces lunettes. Elle n’a pas encore livré ses résultats. En attendant, elle recommande aux porteurs de :

  • désactiver les fonctions de captation dès qu’elles ne servent plus ;
  • éteindre leurs lunettes chaque fois qu’on demande d’éteindre les téléphones ;
  • éviter de s’en servir là où les gens ne s’attendent pas à être enregistrés, notamment dans les moments d’intimité.

La Cnil rappelle aussi que le droit à l’image s’applique. Pour utiliser des photos ou vidéos où des personnes apparaissent, par exemple sur ses réseaux sociaux, il faut leur consentement. Sa formule : « Réfléchissez avant de partager : une publication, même anodine, peut avoir des effets durables pour les personnes. »

Salariés, indépendants, PME : des repères prudents

L’article de ZDNet ne traite pas du monde du travail. Ce qui suit est une lecture des conseils de la Cnil appliqués au quotidien professionnel, pas un avis juridique.

  • Réunions. Si l’on vous demande d’éteindre votre téléphone, la Cnil suggère d’éteindre aussi vos lunettes. Un voyant, même allumé, ne prouve rien : il peut être caché. Un collègue ou un client ne peut donc pas savoir avec certitude ce que les lunettes de son interlocuteur enregistrent.
  • Clients et visiteurs. Le consentement est exigé avant de publier une image où quelqu’un apparaît. Une vidéo prise « pour le contenu » dans un commerce ou un cabinet entre dans ce cadre.
  • Lieux de travail. La Cnil déconseille de filmer là où les personnes ne s’attendent pas à l’être. Vestiaires, pauses et conversations privées en font partie, même au bureau.
  • Règle interne. Une PME qui voit arriver ces lunettes parmi ses équipes ou ses visiteurs peut fixer par écrit où elles sont permises, et dans quelles conditions. Cette suggestion est de notre cru ; les sources n’en parlent pas.

La Cnil ne réclame rien de plus que du bon sens appliqué à un nouvel objet. Mais ces conseils reposent sur la bonne volonté de celui qui porte les lunettes. Or le problème décrit est justement celui des usages malveillants.

Nouvelles règles ou meilleure application ?

Le BEUC avance sur deux fronts. Il demande d’abord de vérifier si le cadre actuel est respecté, puis évoque des règles plus strictes et des interdictions de lieux. Cela suggère qu’il ne considère pas le RGPD comme inutile, mais qu’il ne le juge peut-être pas suffisant tel quel. La Cnil, de son côté, attend ses propres conclusions avant de trancher.

Plusieurs questions restent ouvertes. Un voyant que l’on peut cacher protège-t-il vraiment quelqu’un ? Faut-il imposer aux fabricants des protections que l’on ne peut pas neutraliser avec un autocollant ? Interdire ces lunettes dans certains lieux est-il réaliste quand on ne les distingue pas d’une monture classique ? À vous de juger, et la prochaine paire croisée dans un bureau ou un train pourrait servir de test grandeur nature.

Sources

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