Le Texas, eldorado des centres de données de l’IA, vacille après les urnes

Après les élections américaines, le Texas, marché des centres de données qui grandit le plus vite, voit ses chantiers d’IA menacés. Anti-IA ou anti-Trump ?

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Le 3 novembre, des habitants américains ont dit à leur manière s’ils voulaient des centres de données près de chez eux : ces immenses entrepôts remplis d’ordinateurs, indispensables au fonctionnement de l’intelligence artificielle. Au Texas, où ce type de chantier grandit plus vite que partout ailleurs dans le pays, les élections pourraient ralentir les projets. Reste à savoir si les électeurs ont voulu freiner l’IA, ou s’ils ont surtout voté contre le pouvoir en place.

Pourquoi l’IA a besoin de ces gigantesques entrepôts

Ces votes touchent des habitants dans leur vie quotidienne : factures d’électricité, eau, bruit, terrains. Un centre de données, c’est un bâtiment qui abrite des milliers de serveurs, des ordinateurs puissants. Derrière un service comme ChatGPT, il faut ces machines, de l’électricité pour les faire tourner et des systèmes pour les refroidir, rappelle Numerama. Selon le média, la course à l’IA multiplie ces besoins, avec des conséquences très locales : des terrains mobilisés, une demande en plus sur le réseau électrique, une consommation d’eau qui dépend du refroidissement choisi.

Le Texas était devenu le terrain de jeu favori de ces projets. D’après MIT Technology Review, c’est le marché de centres de données qui croît le plus vite aux États-Unis, et le point de départ de certains des plus grands chantiers de la tech. Selon Axios, cité par Ars Technica, l’État est l’épicentre du boom de l’IA : il devait représenter plus de 41 % des capacités ajoutées en 2028.

La taille de ces sites se mesure en mégawatts, une unité de puissance électrique : plus le chiffre est élevé, plus le site consomme. Stargate Frontier, dans le comté de Shackelford, doit atteindre 1 820 mégawatts. Selon MIT Technology Review, c’est à peu près autant que le plus grand centre du pays, Colossus 2 de SpaceX dans le Tennessee, et plus de deux fois le plus grand site actuellement en service au Texas. Nexus Hubbard, destiné surtout à l’entreprise d’IA Anthropic, vise 6 400 mégawatts : ce serait le deuxième plus grand centre en construction du pays.

Ce que les urnes ont changé au Texas

Ces chantiers reposaient sur un État accueillant. Les résultats du 3 novembre fragilisent cette promesse. Selon MIT Technology Review, le démocrate James Talarico l’emporte au Sénat face à Ken Paxton, et Gina Hinojosa, démocrate également, devient gouverneure face au républicain sortant Greg Abbott. Les démocrates reprennent en outre la Chambre du Texas, pour la première fois en 24 ans. Talarico et Hinojosa ont parlé des centres de données pendant toute leur campagne.

Le revirement avait commencé avant le vote. Selon la même source, des promoteurs expliquaient lors d’une conférence du secteur que le bureau du gouverneur Abbott ne répondait plus à leurs courriels depuis septembre. Le 21 septembre, il a demandé à un régulateur clé de l’État de suspendre les permis pour ces sites.

Hinojosa, elle, soutenait des avantages fiscaux pour ces centres en 2023, pour créer des emplois dans la construction. Pendant la campagne, elle a réclamé un moratoire, c’est-à-dire une pause imposée aux projets. Selon une note d’analyste citée par Ars Technica, elle l’imposerait jusqu’au vote d’une loi donnant une voix aux communes, protégeant les factures des ménages et supprimant les avantages fiscaux. Bloomberg estime qu’environ 13 gigawatts de capacité (13 000 mégawatts) sont désormais exposés. Le même analyste prévoit que les projets sans permis environnemental de l’État pourraient glisser de 12 à 18 mois.

Il s’agit pour l’instant d’hypothèses et d’intentions, pas de décisions.

Des votes locaux dans tout le pays

Le Texas n’est pas un cas isolé : des électeurs ont aussi tranché ailleurs, directement sur les projets. Ces consultations, appelées ballot measures, permettent à des habitants d’approuver ou de rejeter une proposition sur leur bulletin. Selon les données du site Data Centers on the Ballot, compilées par Redbud Consulting et citées par Numerama, le camp des restrictions était en tête dans 39 des 40 consultations ayant livré des résultats, sur 45 recensées. Ces chiffres sont préliminaires et non certifiés. Ars Technica compte pour sa part 38 mesures de restriction adoptées sur 44, dans 10 États.

Les questions posées variaient d’une commune à l’autre. À Trenton, dans l’Ohio, près de 80 % des votants ont approuvé une limite de 25 mégawatts pour les nouveaux centres. Le campus Amazon de 1 000 mégawatts que la ville envisageait d’accueillir dépasse largement ce seuil : sa construction est compromise, rapporte la radio locale WVXU citée par Numerama. À Monroeville, dans l’Ohio aussi, près de 88 % des votants rejettent ces centres, mais la consultation n’est pas contraignante.

Selon Ars Technica, des analystes estiment que ces mesures locales n’affecteraient pas les centres déjà en construction ou approuvés jusqu’en 2027, mais surtout les projets prévus pour 2028. Numerama prévient aussi : seuls les habitants de certains territoires votaient. On ne peut pas en conclure que tous les Américains pensent la même chose.

Contre l’IA, ou contre Trump ?

Ces résultats sont déjà l’objet d’une bataille d’interprétation. Pour Adam Kovacevich, ancien dirigeant de Google et patron du groupe de pression Chamber of Progress, rapporte Ars Technica, les résultats offrent « peu de preuves d’un mandat des électeurs pour sévir contre l’IA ». Il avance que les candidats démocrates au poste de gouverneur opposés aux interdictions de centres de données ont gagné plus souvent que ceux qui les soutenaient, et ajoute : « Ne confondons pas une vague anti-Trump avec un mandat anti-tech. » Notons que son organisation défend les intérêts de l’industrie.

Les sondages de sortie des urnes, réalisés par NBC News et l’institut SSRS, donnent un premier contrepoint. Selon The Decoder, 56 % des sondés jugent l’IA et les centres de données décisifs ou importants dans leur vote. C’est le dernier des cinq thèmes testés, loin derrière la corruption du gouvernement (90 %) et le coût de la vie (89 %).

Mais le même sondage nuance ce tableau. Selon Ars Technica, Alejandra Montoya-Boyer, responsable d’une organisation de défense des droits civiques, cite ces sondages NBC pour dire que 3 électeurs sur 4 s’opposent aux centres de données. Elle ajoute que plus de la moitié disent que l’IA et ces centres ont été un facteur crucial ou majeur pour leur vote au Congrès. Dernière des priorités, donc, mais encore citée par une majorité.

Autre nuance, au Texas même : MIT Technology Review note que le lien entre vote et centres de données reste flou. Le comté d’Ellis, premier pour les demandes de permis, a voté pour Abbott et Paxton. Celui de Cameron, point chaud des centres, a basculé à gauche. Les comtés de l’ouest du Texas, où se trouvent plusieurs projets, sont restés républicains.

Un rapport de force qui reste à écrire

Promettre un moratoire est une chose, l’appliquer en est une autre. Selon MIT Technology Review, aucun bureau ne décide seul au Texas : villes, comtés et État jouent chacun leur rôle. Des élus locaux pourraient résister à des restrictions venues de la capitale texane, et les syndicats du bâtiment, qui ont soutenu certaines campagnes démocrates, pourraient s’opposer à une pause. Dans le même temps, la source relève que les banques deviennent plus sélectives sur les projets qu’elles financent.

Les enjeux dépassent le Texas. D’après Ars Technica, les démocrates ont aussi remporté les postes de gouverneur en Arizona, en Géorgie et dans l’Ohio. Ces trois États figuraient parmi ceux qui attiraient les promoteurs. Axios estime que près de deux tiers de la capacité prévue en 2028 pourraient connaître des retards similaires à ceux que menace d’imposer Hinojosa. Ars Technica rapporte aussi l’avis d’un économiste de la banque Natixis, cité par le South China Morning Post : un ralentissement américain pourrait profiter à la Chine.

Rien dans les articles consultés ne concerne l’Europe ni le monde francophone. Ils montrent toutefois que les arguments d’habitants ne sont pas propres aux États-Unis : électricité, eau, bruit, terrains. Les municipalités qui voient arriver de tels projets pourraient se poser les mêmes questions. Une question reste ouverte : combien de temps durera la pause, si pause il y a ?

Sources

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