Rejet de l’IA dans les urnes américaines : la tech y voit un vote anti-Trump
Après les élections américaines, la tech voit un vote anti-Trump et non anti-IA. Résultats locaux et sondages à l’appui, ce récit tient-il vraiment ?
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Le 3 novembre 2026, des Américains ont voté, commune après commune, pour interdire ou limiter les centres de données, ces bâtiments remplis d’ordinateurs qui font tourner l’intelligence artificielle (IA). Le secteur technologique, par la voix d’un ancien cadre de Google devenu lobbyiste, répond que ce n’est pas un rejet de la technologie, mais un vote contre le président Donald Trump. Les résultats locaux et les sondages permettent de tester cette lecture.
Ce que les électeurs ont décidé localement
Ce vote compte pour l’industrie, car les centres de données sont le socle physique de l’IA : sans eux, pas de chatbots, pas de nouveaux modèles. Or, aux États-Unis, le même bulletin permettait parfois d’élire des responsables et de trancher directement l’installation d’un tel site près de chez soi.
Les chiffres varient selon la source. Numerama s’appuie sur le suivi du cabinet Redbud Consulting, mis à jour le 4 novembre : le camp des restrictions était en tête dans 39 des 40 consultations dont on connaissait déjà les résultats, sur 45 mesures recensées. Ars Technica cite le même cabinet et compte 38 mesures adoptées sur 44, dans 10 États. Dans les deux cas, il s’agit de dépouillements en cours, non certifiés.
Les questions posées n’étaient pas les mêmes partout. À Trenton, dans l’Ohio, près de 80 % des votants ont approuvé une limite de 25 mégawatts (une unité de puissance électrique) pour les futurs centres de données. Le campus Amazon envisagé par la ville en demandait 1 000, soit 40 fois plus : son avenir est compromis, rapporte Numerama d’après la radio locale WVXU. À Monroeville, toujours dans l’Ohio, près de 88 % des votants ont dit non, mais la consultation n’était pas contraignante.
En clair : la colère locale est nette, mais tous ces votes n’ont pas la même force juridique. Et seuls les habitants de certains territoires étaient consultés : on ne peut pas en déduire l’avis de tous les Américains.
Le récit de l’industrie : une vague contre Trump
Les élus et les candidats comptaient aussi dans ce scrutin, et c’est là que naît le débat d’interprétation. Selon Ars Technica, les démocrates ont gagné les postes de gouverneur dans les quatre grands États qui courtisaient les promoteurs de centres de données : Texas, Arizona, Géorgie et Ohio. Au Texas, la démocrate Gina Hinojosa veut retarder les projets le temps de voter des lois sur l’eau, l’électricité, l’air et les droits de propriété. Nous avons déjà détaillé ce cas texan ; ici, c’est la lecture du résultat qui nous intéresse.
Adam Kovacevich, ancien dirigeant de Google et patron de Chamber of Progress, un groupe de lobbying du secteur, juge que « les résultats offrent peu de preuves d’un mandat des électeurs pour sévir contre l’IA ou les data centers ». Son argument : les candidats démocrates au poste de gouverneur opposés aux interdictions ont gagné plus souvent que ceux qui les soutenaient. Sa conclusion : « Ne confondons pas une vague anti-Trump avec un mandat anti-tech. » Et d’ajouter que les électeurs voulaient du changement sur l’économie, pas une offensive contre l’innovation.
Deux précisions s’imposent. D’abord, c’est la déclaration d’un représentant du secteur, pas une analyse indépendante. Ensuite, Ars Technica ne détaille pas, dans le passage consulté, les données derrière cette comparaison : le lecteur ne peut pas la vérifier seul.
Ce que disent les sondages à la sortie des urnes
Les sondages réalisés à la sortie des bureaux de vote par NBC News et l’institut SSRS donnent des indices, mais pas de réponse unique. Rapportés par The Decoder, ils montrent l’IA en dernière position sur cinq sujets proposés. La corruption du gouvernement est jugée décisive ou importante par 90 % des votants, le coût de la vie par 89 %, la guerre en Iran par 74 % et l’application des règles d’immigration par 73 %. L’IA et les centres de données arrivent à 56 %.
Ce score place l’IA derrière tous les autres thèmes, ce qui conforte la thèse de Kovacevich. Mais 56 %, c’est tout de même plus d’un votant sur deux qui juge le sujet important pour son vote, ce que souligne Alejandra Montoya-Boyer, du Center for Civil Rights and Technology. Pour elle, ces élections sont « la première vraie élection de l’IA » aux États-Unis. Elle cite aussi le même sondage NBC : trois votants sur quatre s’opposent aux centres de données.
Elle écarte l’idée d’une simple colère contre la facture d’électricité. Selon elle, le message est aussi une demande d’encadrement de l’IA. D’autres analystes cités par Axios vont dans ce sens : des électeurs seraient plus préoccupés par les efforts pour bloquer les règles des États sur l’IA que par les controverses sur les centres de données. Dans quatre circonscriptions indécises, ils feraient davantage confiance aux démocrates qu’aux républicains pour demander des comptes aux dirigeants de l’IA, avec 7 à 10 points d’écart. Pour Brad Carson, d’Americans for Responsible Innovation, « les électeurs viennent d’envoyer un message clair : ils veulent des règles ».
Ces interprétations ne s’excluent pas : un électeur peut voter d’abord sur le coût de la vie et vouloir, en plus, des règles pour l’IA. Les sondages classent des priorités, ils n’expliquent pas à eux seuls un choix de vote.
Pourquoi ce récit arrange l’industrie
Cette partie est une analyse, pas un constat des sources.
Si le rejet est politique, il disparaîtra avec le contexte politique : rien à changer dans les projets ni dans la manière de les présenter. Si c’est un message sur l’IA elle-même, l’industrie devra s’adapter. Or l’enjeu financier est lourd. Selon Ars Technica, des analystes estiment que les mesures adoptées ne toucheront pas les sites déjà en construction ou approuvés jusqu’en 2027, mais surtout les projets prévus pour 2028. Axios projette que près des deux tiers de la capacité prévue pour 2028 pourraient subir des retards.
Les experts cités décrivent plutôt du « sable dans les rouages » : des permis plus longs, des concessions plus coûteuses, des règles sur le partage des coûts du réseau électrique et de l’eau. Ars Technica rappelle que le cabinet Gartner juge que l’essor de l’IA est « à près de 5 000 milliards de dollars » de se financer lui-même. Chaque retard pèse donc sur les revenus attendus.
Un autre argument circule : selon un économiste de la banque Natixis cité par le South China Morning Post, un ralentissement américain pourrait profiter à la Chine. C’est justement la raison que donne Donald Trump pour refuser de réguler l’IA : ne pas perdre la course. Ce thème, que les sources n’approfondissent pas, risque de peser dans les prochains débats.
Et chez nous ?
Les sources de cet article portent sur les États-Unis : elles ne disent rien de l’Europe ni du monde francophone. On peut néanmoins relever que Numerama décrit des inquiétudes très concrètes, sur la consommation d’électricité et d’eau, le bruit et l’occupation des terrains. Ces sujets n’ont rien de spécifiquement américain. Reste à savoir si un vote local en Europe donnerait les mêmes résultats : rien dans ces sources ne permet de l’affirmer.
La question ouverte est donc la suivante : quand les résultats seront certifiés, les électeurs auront-ils exprimé un rejet de Trump, de l’IA, ou des deux ? Les chiffres définitifs, détaillés commune par commune, aideront à répondre.
Sources
Pour aller plus loin Dossier : Europe, Chine, États-UnisDossier : La bulle de l’IA