Trump renomme l’IA « Super Intelligence » : l’État suit, la tech hésite
Donald Trump impose « Super Intelligence » aux agences fédérales à la place d’« intelligence artificielle ». Un mois après, qui adopte le mot, qui le refuse ?
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Fin septembre, le président américain Donald Trump a signé un décret qui ne contient qu’une seule consigne : les administrations fédérales doivent appeler « Super Intelligence » ce qu’elles nommaient jusqu’ici « intelligence artificielle ». Un mois plus tard, selon MIT Technology Review, ce simple choix de mot risque de devenir un moyen de mesurer qui s’aligne sur la Maison-Blanche et qui ne le fait pas.
Un décret, une seule consigne
Un décret présidentiel (« executive order » aux États-Unis) est un ordre donné par le président à l’administration, sans passer par le Congrès, le Parlement américain. Celui-ci, rapporte le magazine du MIT, ne fait qu’une chose : imposer un nouveau nom à l’intelligence artificielle dans le vocabulaire de l’État.
Le choix s’est fait par sondage. Quelques semaines plus tôt, Donald Trump avait proposé sur le réseau social X plusieurs options, dont « Extreme Intelligence » et « Supreme Intelligence ». « Super Intelligence », abrégé en « SI », l’a emporté. En face, « AI » est l’abréviation anglaise de « artificial intelligence », l’équivalent de notre « IA » : c’est elle que le décret veut faire disparaître.
La justification officielle tient en une phrase : les systèmes actuels « amplifient l’ingéniosité humaine » au lieu de simplement « imiter » l’intelligence, et la terminologie du gouvernement doit en tenir compte.
L’article, publié dans la lettre d’information hebdomadaire du média sur l’IA, replace ce décret dans une série. Donald Trump a déjà rebaptisé le golfe du Mexique en « golfe d’Amérique » et le département de la Défense en « département de la Guerre ». Il a aussi voulu laisser sa marque sur le Kennedy Center, grand centre culturel de Washington, dont le renommage fait l’objet d’un conflit en cours. Autre précédent cité : l’agence de presse Associated Press a été écartée de certains événements de la Maison-Blanche après avoir refusé d’employer « golfe d’Amérique ».
Dans l’administration, un début de transition inégal
Reste à savoir si ceux qui doivent appliquer le mot le font vraiment. Pour l’instant, de façon inégale.
D’un côté, « Super Intelligence » apparaît de plus en plus dans les appels d’offres publics. Exemple cité : une demande du service de l’immigration et des douanes (ICE) qui cherche des entreprises pour construire une surveillance « alimentée par la SI » dans ses centres de détention. Sur la plupart des sites gouvernementaux, le terme a été remplacé sans prévenir. Les National Institutes of Health, l’agence américaine de recherche médicale, affichent même une bannière : les visiteurs peuvent voir l’ancien et le nouveau terme pendant la transition.
De l’autre, les accrocs s’accumulent :
- Le lendemain du décret, le Pentagone a lancé une initiative sur l’avenir de la guerre, le « Project Meridian », avec l’ancien vocabulaire.
- Un communiqué de la Federal Trade Commission, le gendarme américain de la concurrence et de la consommation, a utilisé « superintelligence » en un mot, et non la version en deux mots ordonnée par le président.
- Les communiqués récents du département de la Santé et des Services sociaux ne portent aucune trace du nouveau terme.
- Le secrétaire à la Défense Pete Hegseth a dit « AI » lors d’un entretien le 3 octobre.
L’ancien sigle devrait d’ailleurs rester en place un moment, d’après l’article, tant les bureaux et programmes qui le portent sont nombreux, comme le bureau du numérique et de l’intelligence artificielle du Pentagone. Le décret précise qu’il ne s’applique pas aux réglementations et documents déjà publiés.
En clair : l’État américain change son vocabulaire par petites touches, avec des oublis, et même les responsables de haut rang trébuchent encore.
Presse et patrons de la tech : qui suit, qui résiste
L’enjeu dépasse l’administration, car, selon MIT Technology Review, l’objectif n’est pas seulement de changer le langage du gouvernement mais aussi celui de tout le monde. Le 27 octobre, Donald Trump a reproché au quotidien économique Wall Street Journal de ne pas employer « Super Intelligence », « le nom que pratiquement tout le monde utilise, ou utilisera bientôt ». Il a laissé entendre qu’une nouvelle règle irait plus loin que le décret pour bannir carrément « intelligence artificielle » des documents publics. Le journal n’est pas seul : même Newsmax, chaîne d’information dont le fondateur la dit favorable au président, n’emploie pas le terme.
Chez les dirigeants de la tech, la réponse est plus nuancée. Le jour de la signature du décret, la Maison-Blanche a publié un texte non contraignant sur la sécurité de l’IA, le « White House Accord on Super Intelligence ». Six personnalités l’ont signé : Sundar Pichai (Google), Dario Amodei (Anthropic, créateur de l’assistant Claude), Mark Zuckerberg (Meta), Greg Brockman (OpenAI), Elon Musk (xAI, sa société d’IA) et Jensen Huang (Nvidia, le fabricant de puces au cœur de l’IA).
Pourtant, même dans ce groupe, le mot ne s’est pas imposé. D’après une analyse de la chaîne économique américaine CNBC sur les conférences de résultats du troisième trimestre, citée par MIT Technology Review, seuls Mark Zuckerberg et Elon Musk l’ont utilisé de façon constante. Meta disait déjà « superintelligence » depuis l’an dernier, ce qui relativise le cas de Mark Zuckerberg. Les sociétés d’Elon Musk l’emploient le plus, et il a promis de rebaptiser SpaceXAI en SpaceXSI, tout en mélangeant lui-même SI et AI dans ses messages sur X.
Les dirigeants d’Amazon, de Microsoft et d’Alphabet, la maison mère de Google, ont dit « AI » pendant leurs conférences, même si la lettre récente de Microsoft à ses actionnaires évoque une « ère de la Super Intelligence ». Jensen Huang a cité le terme tout en continuant à dire AI.
Un « test de loyauté » : l’analyse de l’auteur
Ici, le fil conducteur est l’analyse de l’auteur de l’article, pas un fait établi. Pour lui, si ce renommage suit le schéma des précédents, il transformera un choix de mots en test de loyauté politique : ceux qui adoptent le terme montreront leur allégeance, ceux qui s’en abstiendront deviendront des cibles. Le cas de l’Associated Press sert d’avertissement.
Il souligne une différence avec les autres renommages. La plupart des Américains passent des mois sans se demander comment appeler le grand lac entre New York et le Canada. L’IA, elle, est au centre du débat national, et deux tiers des Américains disent s’en servir plusieurs fois par semaine. Ce serait, écrit-il, le renommage le plus audacieux à ce jour.
Il pointe aussi un coût concret. Des fonctionnaires rédigent déjà des guides pour aider les services à gérer le changement. Et, selon le décret, les responsables des agences doivent écrire ensemble une nouvelle définition légale de « Super Intelligence », à soumettre au président d’ici la fin du mois.
Un nom change, pas les outils : la question ouverte
Rien dans l’article n’indique que les logiciels ou les usages changent : ce sont les mêmes systèmes, désignés autrement. Ce qui évolue, c’est le discours officiel, avec sa justification : des machines qui « amplifient » plutôt qu’elles « imitent ».
L’inquiétude principale de l’auteur n’est d’ailleurs pas l’argent public dépensé. Il raconte entendre souvent des inconnus parler d’IA dans une épicerie ou un café, le plus souvent à propos d’une apocalypse de l’emploi ou de guerres menées avec l’IA. Il y voit un désir largement partagé d’avoir son mot à dire sur la façon dont la technologie transforme les vies. Les opinions sont très variées, parfois franchement hostiles, mais elles ne recoupent pas encore les clivages partisans qui rendent d’autres sujets, comme l’immigration ou le climat, délicats à aborder entre inconnus.
Si « Super Intelligence » devient un test de loyauté, estime-t-il, cela cessera d’être vrai : deux personnes qui discutent de l’effet des agents conversationnels sur la santé mentale pourraient s’arrêter dès que l’une dit « super intelligence » et l’autre « AI ».
Une question reste ouverte, posée ici par TokenDose et non par la source : quand un gouvernement choisit les mots d’une technologie, influence-t-il aussi la façon dont le public la perçoit et la juge ? Les élections de mi-mandat ont lieu aujourd’hui aux États-Unis. Reste à voir si le mot survivra au calendrier politique, et si les médias, les entreprises et le public suivront.
Sources
Pour aller plus loin Dossier : Europe, Chine, États-Unis