Faux étudiants et IA : Washington soupçonne 830 000 comptes frauduleux
Le ministère américain de la Justice dénonce des « étudiants fantômes » qui utilisent l’IA pour suivre des cours en ligne et toucher des aides publiques.
Aux États-Unis, des fraudeurs inscrivent à l’université des étudiants qui n’existent pas, puis laissent l’IA suivre les cours à leur place. Selon le ministère américain de la Justice (DOJ), cité par Ars Technica, le système a détourné des millions de dollars d’aides publiques. La question dépasse l’Amérique : qui vérifie encore qu’un humain se cache derrière un dossier ?
Ce qu’annoncent les autorités américaines
En jeu : l’argent public destiné aux études, et les victimes dont l’identité sert de masque. Selon Ars Technica, le DOJ a inculpé cinq personnes lors de ce qu’il présente comme la première offensive fédérale d’ampleur contre les « étudiants fantômes » (ghost students). Ce sont des faux étudiants créés avec les données volées de centaines d’Américains.
Le DOJ affirme aussi avoir saisi plus de 750 000 dollars en cryptomonnaie auprès d’un réseau « associé à des ressortissants kényans ». Colin McDonald, qui dirige la division de lutte contre la fraude du DOJ, parle d’une première saisie internationale de ce type au Kenya. Il prévient que l’opération ne fait que commencer.
Les chiffres donnent l’échelle, mais ils demandent des repères :
- Le département de l’Éducation a repéré plus de 830 000 comptes d’aide fédérale « potentiellement frauduleux ». Potentiellement : ce sont des soupçons, pas des fraudes prouvées.
- Si tous ces comptes étaient de faux étudiants, les pertes approcheraient 130 millions de dollars, d’après le DOJ.
- Pour les personnes visées par ces poursuites, les autorités avancent 32 millions de dollars de pertes avérées. Elles estiment que le total réel est « nettement plus élevé ». L’hypothèse des 130 millions représenterait donc environ quatre fois ce montant établi.
Les personnes inculpées doivent être considérées comme présumées innocentes tant qu’un tribunal ne s’est pas prononcé. La source n’en nomme aucune ici.
Comment fonctionne le montage
Le mécanisme est simple dans son principe, et c’est ce qui le rend efficace. Il repose sur une chaîne de petites étapes que personne ne contrôle de bout en bout.
D’après le DOJ, tout commence par l’achat de données personnelles d’Américains. Les cibles favorites : des diplômés du secondaire qui n’ont jamais fréquenté l’université et sont entrés directement dans la vie active. Comme ils n’ont pas d’historique d’études, le département de l’Éducation ne peut pas recouper leur dossier avec un parcours existant.
Avec ces données, les fraudeurs remplissent le FAFSA, le formulaire fédéral de demande d’aide aux études. Ils postulent ensuite dans des universités et des community colleges, des établissements publics de premier cycle. Si le dossier est accepté, l’aide est versée d’abord à l’école pour couvrir les frais de scolarité. Le surplus part sur des comptes bancaires que contrôlent les fraudeurs.
Pour récupérer cet argent, ils ont besoin de comptes en banque. Le DOJ indique que des dizaines d’Américains ont ouvert des comptes pour servir de « mules financières », c’est-à-dire de relais qui reçoivent l’argent puis le font suivre.
L’IA intervient pour durer. Selon le DOJ, elle sert à remplir les candidatures, à faire les devoirs et même à donner l’impression qu’un étudiant assiste aux séances virtuelles. « On dirait que l’étudiant fantôme suit vraiment le cours », a dit M. McDonald. Le but, selon lui : garder le faux étudiant inscrit « semestre après semestre », donc garder l’aide qui coule.
En clair : l’IA ne vole pas l’argent, elle fabrique les preuves de présence qui empêchent l’école de s’alarmer.
Pourquoi les cours en ligne facilitent l’opération
En jeu : un réflexe très ancien de nos institutions, qui consiste à penser que celui qui rend un devoir est celui qui l’a rédigé. Ce lien se distend quand tout se passe à distance.
La source ne détaille pas pourquoi les fraudeurs privilégient les formations en ligne. Elle indique en revanche que certains simulent un faux étudiant dans une classe virtuelle « pour faire croire à l’école qu’une vraie personne est présente ». On peut en déduire une logique, mais c’est une hypothèse de notre part : quand les échanges passent par une plateforme, un devoir rendu et une connexion enregistrée suffisent souvent à prouver qu’on suit le cours. Or ces deux traces peuvent désormais être produites par un programme.
Les victimes réelles, elles, découvrent le problème très tard. Le DOJ explique qu’elles n’ont guère de moyen de s’en apercevoir avant que l’État réclame le remboursement des prêts, parfois des années plus tard. Leur crédit peut entre-temps être abîmé. Beaucoup disent n’avoir qu’un diplôme du secondaire et sont « stupéfaites » de leur scolarité fictive dans un établissement à des centaines de kilomètres. M. McDonald reconnaît que démêler la situation est « un désordre que personne ne devrait subir ».
Le DOJ pense que ce type de fraude dure depuis au moins 2021. Il affirme qu’elle s’est sophistiquée avec l’IA.
Détecter la fraude sans pénaliser les vrais étudiants
La riposte américaine repose en grande partie sur l’analyse de données. L’inspection générale du département de l’Éducation a repéré les premiers schémas suspects, puis le FBI a retracé les flux d’argent vers des comptes bancaires et des portefeuilles de cryptomonnaies, américains et étrangers.
Quelques cas cités par le DOJ montrent le volume :
- Un prévenu aurait reçu plus de 700 remboursements d’aide fédérale obtenus frauduleusement, pour environ 1 439 548 dollars, via plusieurs comptes.
- Une autre personne aurait reçu plus d’un million de dollars liés à plus de 300 faux comptes étudiants, rapporte Inside Higher Ed, cité par Ars Technica.
- Un parquet fédéral de Virginie a envoyé environ 50 dossiers à 26 antennes du FBI.
Sur le plan politique, les déclarations s’opposent. Nicholas Kent, sous-secrétaire à l’Éducation, accuse l’administration Biden d’avoir « désactivé presque toutes les mesures de détection de la fraude ». L’actuelle administration affirme avoir instauré une vérification d’identité en ligne qui, selon M. Kent, empêcherait les étudiants fantômes de toucher des fonds. Andrew Ferguson, président de la Federal Trade Commission, assure que les ordinateurs permettent de repérer la fraude sans mobiliser beaucoup de personnel. Ce sont des affirmations d’officiels, et Ars Technica ne les présente pas comme vérifiées.
Les garde-fous automatiques ont pourtant des défauts, rappelle le média. Des associations avertissent que les fausses alertes alourdissent le travail des écoles et peuvent retarder l’aide de vrais étudiants. Un incident technique, du 29 juin au 6 juillet, a empêché la transmission de résultats d’évaluation de la fraude pour certains formulaires. Le département de l’Éducation dit avoir retraité les dossiers concernés.
Les établissements envisagent aussi d’ajouter des frais pour freiner la fraude. Certains défenseurs des étudiants s’inquiètent que ces frais et la vérification d’identité en ligne deviennent des obstacles à l’accès aux études supérieures. Le dilemme est là : plus on contrôle, plus on risque de ralentir ceux qui sont honnêtes.
Et dans l’espace francophone ?
Aucune des sources fournies ne signale de cas comparable en Belgique, en France, en Suisse ou au Québec. Les systèmes d’aide aux études y diffèrent de celui des États-Unis, et rien ne permet d’affirmer qu’ils soient plus ou moins exposés.
La question reste utile pour toute structure qui traite des dossiers à distance : établissements, organismes de formation, services publics, banques. Quelques points à observer :
- Quelles preuves attestent qu’une personne suit réellement un cours ou une formation à distance : une connexion, un devoir rendu, un échange en direct ?
- Ces preuves sont-elles faciles à produire par un programme ?
- Qui détecte un dossier ouvert avec l’identité d’un tiers, et dans quel délai la victime le découvre-t-elle ?
- Quel est le coût d’un contrôle renforcé pour l’usager honnête : délai, frais, démarches ?
Le cas américain n’apporte pas de réponse toute faite. Il pose une question de fond : à mesure que l’IA sait produire des devoirs et des présences crédibles, quelle preuve de présence humaine les institutions sont-elles prêtes à exiger, et à quel prix pour les vrais étudiants ?
Sources
Pour aller plus loin Dossier : Europe, Chine, États-Unis